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Quand le Train s’est Arrêté …

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Je me suis tou­jours crue imper­méable aux “his­toires”.
Pas par arro­gance. Plutôt par fatigue. Parce que la vraie vie m’a appris à fer­mer les portes : celles qu’on ouvre avec des billets, des horaires, des res­pon­sa­bi­li­tés. Les portes qu’on referme le soir en se disant demain, on fera mieux.

Ce soir-là, je mon­tais dans un train de nuit avec le même état d’esprit que quand je vide le lave-vais­selle : sans poé­sie, sans drame. Juste… faire ce qu’il faut, ren­trer, retrou­ver mon mari, reprendre la place que j’occupe dans le monde.

Il fai­sait froid sur le quai. Un froid sec, qui vous donne l’impression que l’air a des angles. Mes doigts sen­taient encore le gobe­let de café brû­lant que j’avais tenu trop long­temps — une façon stu­pide de me prou­ver que j’étais éveillée.

Je mar­chais vite. Je n’avais pas envie de traî­ner. Je vou­lais que la nuit passe et que tout rede­vienne nor­mal.

Le cou­loir du train avait cette odeur carac­té­ris­tique : pous­sière tiède, tis­su usé, un soup­çon de par­fum étran­ger. J’ai trou­vé mon com­par­ti­ment, au fond. J’ai pous­sé la porte cou­lis­sante, et j’ai levé les yeux…

Il y avait déjà quelqu’un.

Un homme, la tren­taine ou un peu plus, je ne sau­rais pas dire. Pas “beau” comme dans les films, pas spec­ta­cu­laire. Mais pré­sent. Une pré­sence calme, presque atten­tive, comme s’il habi­tait l’espace sans l’envahir. Il ran­geait un man­teau au-des­sus de sa tête, et le geste a fait remon­ter sa manche.

J’ai vu son alliance.

Le reflet m’a ras­su­rée — et, en même temps, m’a fait quelque chose de bizarre, comme un petit ver­tige.

Moi aus­si, j’en por­tais une.

On s’est dit bon­soir, comme deux gens polis que la vie met côte à côte sans leur deman­der leur avis. Il a recu­lé d’un pas pour me lais­ser pas­ser, et j’ai mur­mu­ré mer­ci en ren­trant ma valise, en m’asseyant, en essayant de ne pas me sen­tir trop… consciente de lui.

J’ai eu ce réflexe ridi­cule : véri­fier mon télé­phone. Il n’y avait rien. Bien sûr. Mon mari devait dor­mir ou regar­der encore une vidéo inutile avant de som­brer. Je l’ai ima­gi­né dans notre lit, une jambe hors de la couette, le visage déten­du. L’image m’a atten­drie.

J’ai pen­sé : je suis une femme nor­male, dans un train nor­mal, qui rentre à sa vie nor­male.

L’homme a sor­ti un livre, l’a ouvert, puis l’a refer­mé presque aus­si­tôt. Il a sou­pi­ré, comme si les mots refu­saient de s’aligner dans sa tête.

— Vous allez loin ? a‑t-il deman­dé.

Sa voix était basse. Pas confi­den­tielle, juste… basse. Comme si le com­par­ti­ment impo­sait le calme.

— Jusqu’au ter­mi­nus.

— Moi aus­si.

Il a sou­ri un peu, sans insis­ter, comme si c’était déjà beau­coup de par­ta­ger ça.

Le train s’est ébran­lé. Le rou­lis a com­men­cé, ce balan­ce­ment qui donne l’impression qu’on est por­té plu­tôt que dépla­cé. La nuit dehors a ava­lé les pay­sages. À la fenêtre, je ne voyais plus que des reflets : mon visage pâle, mes che­veux atta­chés trop vite, et, par­fois, l’ombre de lui quand il bou­geait.

On a par­lé par petites touches. Des bana­li­tés : le froid, la fatigue, le wagon-bar pro­ba­ble­ment fer­mé, la dif­fi­cul­té de dor­mir dans ces sièges. Je m’entendais répondre avec ce ton cor­dial que je prends avec les incon­nus, celui qui dit : je suis gen­tille mais je ne te connais pas.

Et puis, après une heure ou deux, le train a ralen­ti.

Au début, j’ai cru à un arrêt pré­vu. Mais non. Le rythme a chan­gé d’une façon presque orga­nique : comme si une res­pi­ra­tion se blo­quait.

Le rou­lis s’est éteint.

Un der­nier trem­ble­ment, et l’immobilité.

Les lumières ont vacillé. Le chauf­fage a ces­sé de souf­fler. Dans le silence sou­dain, j’ai enten­du un détail intime : le frois­se­ment de sa page, le clic minus­cule d’une fer­me­ture éclair quelque part dans le cou­loir, et, sur­tout… ma propre res­pi­ra­tion.

Il a levé les yeux vers moi. Moi vers lui. Cette fois, on ne fai­sait plus sem­blant de ne pas être ensemble dans la même boîte.

Dans le cou­loir, des voix se sont éle­vées, des pas. Une annonce gré­sillante a par­lé d’un inci­dent tech­nique, d’une attente, d’une reprise “dès que pos­sible”. La phrase “dès que pos­sible” a flot­té, gro­tesque, comme une pro­messe vide.

— On dirait qu’on est coin­cés, a‑t-il dit.

J’ai eu un rire ner­veux, bref. Je déteste être coin­cée. J’ai tou­jours eu besoin de portes, même sym­bo­liques.

— Oui… coin­cés.

Il a cher­ché quelque chose dans son sac, puis a sor­ti un paquet de bis­cuits. Il me l’a ten­du.

— Vous en vou­lez ?

J’ai hési­té. Ce n’était qu’un bis­cuit. Et pour­tant, accep­ter, c’était accep­ter un lien, même petit.

— Merci.

Mes doigts ont effleu­ré les siens. À peine. Mais j’ai sen­ti, dans ce contact minus­cule, quelque chose de chaud, de vivant. Une sen­sa­tion trop simple pour être inquié­tante… et c’est jus­te­ment ce qui m’a inquié­tée.

J’ai man­gé dou­ce­ment, pour ralen­tir, pour contrô­ler mon corps. Il a bu une gor­gée d’eau, et j’ai remar­qué une chose absurde : la façon dont sa gorge bou­geait, la façon dont il repo­sait la bou­teille avec une pré­cau­tion presque élé­gante.

Arrête, Clara, me suis-je dit. Tu regardes n’importe quoi. C’est un homme dans un train. Tu es fati­guée.

Comme si la fatigue expli­quait tout.

On a conti­nué à par­ler, plus long­temps que pré­vu. Parce qu’on n’avait rien d’autre à faire. Parce que le monde exté­rieur exis­tait sou­dain moins : pas de ren­dez-vous, pas de cou­loirs à tra­ver­ser, pas de “je dois y aller”.

Juste deux adultes coin­cés dans un com­par­ti­ment qui rétré­cis­sait à mesure que le temps s’étirait.

À un moment, il a dit :

— Je m’appelle… enfin, non.

Il s’est arrê­té, comme s’il venait d’avoir une idée au der­nier moment. Ses joues ont pris une légère cou­leur, ou alors c’est la lumière.

— Quoi ? ai-je deman­dé, amu­sée mal­gré moi.

Il a eu ce sou­rire qui vous donne l’impression qu’il s’excuse d’exister.

— Je me disais… on pour­rait faire un jeu. Un truc idiot pour pas­ser le temps.

— Quel jeu ?

Il a hési­té, puis a lâché, presque d’un trait :

— On ne dit pas nos noms. Jusqu’à l’arrivée.

J’ai cli­gné des yeux.

— Pourquoi ?

Il a haus­sé les épaules, mais son regard était sérieux.

— Parce que si on dit nos noms… on devient réels. Et si on devient réels, on se doit quelque chose. Là, on est juste… une paren­thèse. Une nuit.

J’ai sen­ti mon alliance contre ma peau, ce petit poids fami­lier, ce cercle qui dit “appar­te­nir”. J’ai pen­sé à mon mari, à nos habi­tudes, à la façon dont il me connaît dans mes angles morts.

Et mal­gré ça, cette pro­po­si­tion a pro­vo­qué en moi un sou­la­ge­ment étrange. Comme si, sou­dain, on m’offrait un droit rare : celui d’être une ver­sion de moi-même sans dos­sier, sans his­toire, sans consé­quence.

— D’accord, ai-je dit, trop vite.

Il a eu l’air sur­pris, puis sou­la­gé.

— D’accord ?

— D’accord. Pas de noms.

— Et pas de villes. Pas de métiers pré­cis. Pas de détails qui nous rat­trapent.

Je l’ai regar­dé, un peu défiant.

— On s’invente, alors ?

— Non, a‑t-il répon­du. Justement. On dit vrai… mais on choi­sit ce qu’on donne.

Cette phrase m’a tra­ver­sée dou­ce­ment. On dit vrai, mais on choi­sit. C’était une règle adulte, presque tendre.

— Et si ça devient… bizarre ? ai-je deman­dé.

Il n’a pas sou­ri cette fois.

— Alors on s’arrête. Si vous dites stop, on s’arrête. Si je dis stop, on s’arrête. Sans dis­cus­sion.

J’ai hoché la tête. J’ai aimé qu’il le dise comme ça, sim­ple­ment, sans jouer au cou­ra­geux. Ça me don­nait de l’air.

Dans le cou­loir, un rire a écla­té, sui­vi d’une plainte. L’attente com­men­çait à irri­ter les autres. Dans notre com­par­ti­ment, au contraire, quelque chose s’installait : une bulle.

— Bon, a‑t-il dit, comme un enfant qui pro­pose un secret. On doit quand même s’appeler com­ment, sinon ?

J’ai réflé­chi. J’ai regar­dé la fenêtre, la nuit noire, le reflet de nos visages.

— Donnez-moi un sur­nom, ai-je pro­po­sé.

Il a pen­ché la tête, comme s’il m’observait vrai­ment pour la pre­mière fois.

— Vous avez l’air… d’une Lune.

J’ai écla­té de rire, sur­prise par la jus­tesse poé­tique du mot.

— C’est ridi­cule.

— C’est le prin­cipe, a‑t-il répon­du, et ses yeux ont eu une cha­leur qui m’a fait bais­ser les miens une seconde.

— Et vous ?

Il a hési­té, puis a dit :

— Nox.

— Nox ?

— La nuit, en latin. Ça va avec la panne.

— D’accord, ai-je mur­mu­ré. Lune et Nox.

Dire ces mots a pro­duit un effet étrange : comme si le com­par­ti­ment avait bas­cu­lé dans une his­toire. Pas une grande his­toire, non. Une micro-his­toire, fra­gile, mais réelle.

— À vous, a‑t-il dit. Une véri­té.

Une véri­té. Pas un fait. Une véri­té.

J’ai cher­ché en moi quelque chose qui ne soit pas un cli­ché. Et je suis tom­bée sur une sen­sa­tion brute, embar­ras­sante.

— Parfois… je me sens comme une ver­sion de moi-même qui fait tout bien, mais sans… je ne sais pas… sans élan.

J’ai sen­ti ma gorge se ser­rer. J’ai détes­té avoir dit ça. J’ai eu envie de rire pour effa­cer.

Mais il n’a pas ri.

Il m’a regar­dée comme si ce que je venais de dire comp­tait.

— Je com­prends, a‑t-il dit sim­ple­ment.

Son calme a ouvert un espace. Et dans cet espace, j’ai sen­ti quelque chose que je n’avais pas sen­ti depuis long­temps : le droit d’être com­pli­quée sans devoir m’excuser.

Je me suis ados­sée, la nuque contre le siège. Le train était tou­jours immo­bile. Le temps ne bou­geait pas. Et pour­tant, j’avais l’impression que quelque chose avan­çait, là, entre nous, à pas lents.

— À mon tour, a‑t-il mur­mu­ré. Une véri­té.

Il a ins­pi­ré. Son regard s’est per­du une seconde dans la vitre, comme s’il cher­chait une porte.

— Je n’ai jamais trom­pé, a‑t-il dit. Je ne pen­sais pas… pou­voir même ima­gi­ner ça.

Mon ventre s’est contrac­té.

Parce que le mot venait de tom­ber entre nous, lourd, net. Et parce que je n’étais pas offen­sée. J’étais… éveillée.

Je suis res­tée silen­cieuse, le cœur trop rapide.

Il a ajou­té, très vite, comme pour se jus­ti­fier :

— Je ne dis pas que je vais le faire. Je dis juste… que je com­prends, là, dans cette nuit… com­ment ça peut arri­ver. Sans pré­mé­di­ta­tion. Comme une pente douce.

Une pente douce.

J’ai ser­ré mes doigts autour du bord de mon siège, pour me rap­pe­ler que j’avais un corps, une vie, une mai­son.

Et j’ai répon­du, plus dou­ce­ment que je ne l’aurais vou­lu :

— Moi aus­si, je com­prends.

Le silence qui a sui­vi n’était pas gênant. Il était char­gé. Chargé de tout ce qu’on ne disait pas encore, de tout ce qu’on n’osait pas nom­mer — pas même avec des sur­noms.

Le com­par­ti­ment sem­blait plus chaud, ou peut-être que c’était nous. Dans le cou­loir, les voix conti­nuaient. Mais ici, c’était comme si le monde avait recu­lé.

Nox a bou­gé légè­re­ment, juste pour être plus à l’aise. Son genou a frô­lé le mien. Accident. Presque rien.

Je n’ai pas recu­lé.

Je ne l’ai pas cher­ché non plus.

Je suis res­tée.

Et cette immo­bi­li­té-là, choi­sie, a été la pre­mière vraie déci­sion de la nuit.

***************

Je ne sais pas com­bien de temps on est res­tés à écou­ter le silence du train. Les minutes avaient ces­sé d’être des minutes. Elles s’étaient trans­for­mées en matière, en une sorte de coton épais qui s’accrochait à la peau.

Dans le cou­loir, les gens par­laient plus fort, comme si éle­ver la voix pou­vait faire repar­tir une machine. On enten­dait des portes qu’on ouvrait, des pas, puis des pas qui reve­naient. Une impa­tience col­lec­tive, très humaine, très inutile.

Dans notre com­par­ti­ment, au contraire, quelque chose avait ralen­ti.

Nox et moi, on ne s’était pas rap­pro­chés. Pas vrai­ment. Mais je sen­tais sa pré­sence comme on sent une lampe allu­mée dans une pièce sombre : ce n’est pas un objet, c’est une atmo­sphère.

Je regar­dais ses mains. Ça me gênait de regar­der ses mains. Elles étaient… nor­males. Pas de bagues extra­va­gantes, pas de gestes théâ­traux. Juste des mains d’homme fati­gué, et pour­tant il y avait dans ses mou­ve­ments une pré­cau­tion qui me trou­blait.

Il a tour­né son alliance du pouce, un geste auto­ma­tique.

Je l’ai fait aus­si.

Ce mimé­tisme nous a fait sou­rire tous les deux, comme si on venait d’avouer sans mot la même chose : on n’est pas cen­sés être là, à se regar­der ain­si.

— Lune, a‑t-il dit dou­ce­ment. Ça vous va bien.

Le sur­nom m’a frap­pée plus que je ne l’aurais vou­lu. Ça avait l’air idiot, un jeu. Mais dans sa bouche, “Lune” son­nait comme un secret. Comme une per­mis­sion.

— Vous dites ça à toutes les incon­nues coin­cées en train de nuit ? ai-je répon­du en essayant de remettre une dis­tance.

— Non, a‑t-il dit. À aucune.

Il n’a pas ajou­té de blague pour amor­tir. Il a lais­sé la phrase exis­ter. Et ce simple geste — ne pas se cacher der­rière l’humour — m’a ren­du ner­veuse.

Je me suis for­cée à res­pi­rer plus len­te­ment.

— On va finir par se dire des choses qu’on regrette, ai-je mur­mu­ré.

— On a dit qu’on choi­sis­sait, a‑t-il répon­du. Qu’on contrô­lait.

Il a mar­qué une pause, puis il a ajou­té, très clair :

— Et qu’on s’arrêtait si ça dépasse.

Le “ça dépasse” a glis­sé dans l’air comme une main dis­crète. Je l’ai sen­ti par­tout. Dans mon ventre, dans ma gorge, dans mon dos contre le siège.

Je n’ai pas répon­du tout de suite. Parce que j’avais peur que ma voix tra­hisse ce qui s’ouvrait en moi : une envie d’être vue. Vraiment vue. Pas comme la femme de quelqu’un, pas comme la col­lègue, pas comme la fille “rai­son­nable”.

Juste… moi.

Je me suis raclé la gorge.

— D’accord, ai-je dit. Alors… une autre véri­té.

Il a hoché la tête.

J’ai cher­ché quelque chose qui ne soit pas trop dan­ge­reux. Et j’ai trou­vé, jus­te­ment, ce qui l’était un peu.

— Je ne me sou­viens plus de la der­nière fois où j’ai été… légère.

Le mot “légère” est sor­ti avec un fil de honte. Parce qu’il implique tout ce qu’on s’interdit : ne pas anti­ci­per, ne pas gérer, ne pas pré­voir.

Nox a bais­sé les yeux une seconde, comme s’il pre­nait ça au sérieux.

— Légère com­ment ?

Je détes­tais la pré­ci­sion, et pour­tant… j’ai répon­du.

— Légère comme… quand on rit sans se regar­der à tra­vers son propre juge­ment. Quand on ne se demande pas si on a l’air bête. Quand on… ne porte pas tout.

J’ai sen­ti un fris­son cou­rir sur mes bras, sans savoir s’il venait du froid ou du fait de l’avoir dit à voix haute.

Nox a expi­ré.

— Je crois que je suis venu dans ce train avec la même envie, a‑t-il mur­mu­ré. Sans la for­mu­ler.

Et cette phrase a fait quelque chose de simple et immense : elle m’a don­né l’impression que je n’étais pas seule à être fis­su­rée.

Un nou­veau gré­sille­ment a reten­ti dans le haut-par­leur : “nous sommes tou­jours à l’arrêt… nous vous remer­cions de votre patience…” Une pro­messe de reprise, tou­jours repous­sée.

Je me suis sur­prise à pen­ser, très clai­re­ment : s’ils annoncent qu’on repart main­te­nant, je vais être déçue.

Ça m’a effrayée.

Je me suis redres­sée, comme si je pou­vais chas­ser l’idée par la pos­ture. J’ai pris mon télé­phone, je l’ai déver­rouillé, j’ai regar­dé l’écran sans voir. Pas de nou­veau mes­sage. Juste l’heure qui avan­çait.

Nox a remar­qué mon geste.

— Vous vou­lez appe­ler quelqu’un ?

Le “quelqu’un” flot­tait, char­gé. Mon mari. Le sien. La mai­son.

— Non, ai-je répon­du trop vite. Ça… ça réveille­rait. Et puis je n’ai rien à dire. “Je suis dans un train coin­cé, bonne nuit.” Ça n’aidera per­sonne.

Il a hoché la tête. Son regard s’est adou­ci.

— Vous avez quelqu’un qui vous attend, Lune.

Ce n’était pas une ques­tion. C’était une consta­ta­tion res­pec­tueuse.

— Oui.

— Moi aus­si.

On a lais­sé le mot “aus­si” s’installer. Deux vies, deux foyers, deux pro­messes au bout du rail. Et entre les deux… cette nuit.

J’ai bais­sé les yeux vers ma main. Mon alliance brillait fai­ble­ment.

— Ça ne me res­semble pas, ai-je souf­flé.

— Quoi ?

J’ai hési­té. Puis j’ai avoué.

— D’avoir envie de… res­ter dans une panne.

Il a sou­ri, pas moqueur. Compréhensif.

— Ce n’est peut-être pas “vous”, a‑t-il dit. Peut-être que c’est… une par­tie de vous que vous n’écoutez plus.

Je l’ai regar­dé, fran­che­ment. Il disait ça comme si c’était évident, comme si le monde n’était pas seule­ment une suite d’obligations.

Et j’ai sen­ti, là, dans ma poi­trine, un endroit qui se des­ser­rait.

Le chauf­fage s’est remis en marche bru­ta­le­ment, comme un ani­mal qui reprend vie. L’air chaud a souf­flé d’un coup, trop fort. La buée a com­men­cé à mon­ter sur la vitre. J’ai eu une sen­sa­tion presque intime : celle d’être enfer­mée dans un souffle.

— Ah, a fait Nox en reti­rant son écharpe. Voilà. Ils nous cuisent.

J’ai ri. Un vrai rire, bref, spon­ta­né. Et ce rire m’a sur­prise. Il a réson­né dans le com­par­ti­ment comme une petite vic­toire.

— On va mou­rir de chaud avant de repar­tir, ai-je dit.

— Ou on va s’endormir.

Il a pro­non­cé “s’endormir” avec une dou­ceur qui m’a don­né envie de fer­mer les yeux. Mais je n’ai pas vou­lu. J’avais peur que si je fer­mais les yeux, mon corps décide à ma place.

Je me suis dépla­cée légè­re­ment sur mon siège pour être plus à l’aise. Le tis­su a cris­sé. Mon genou a frô­lé le sien encore une fois.

Cette fois, ce n’était pas tout à fait un acci­dent.

Ce n’était pas non plus une invi­ta­tion claire.

C’était… un test. Un mil­li­mètre.

Je suis res­tée immo­bile, le cœur accé­lé­ré.

Nox n’a pas bou­gé non plus. Il n’a pas appuyé. Il n’a pas recu­lé. Il a sim­ple­ment lais­sé ce contact exis­ter — et c’était ça, le ver­tige : qu’il res­pecte la fron­tière tout en la tou­chant.

— Je peux vous poser une ques­tion ? a‑t-il deman­dé.

— Oui.

— Vous êtes heu­reuse ?

La ques­tion m’a cou­pé le souffle. Pas parce qu’elle était “pro­fonde”. Parce qu’elle était simple. Et que per­sonne ne la pose jamais sim­ple­ment, sans attendre une réponse conve­nable.

J’ai ouvert la bouche. J’allais dire oui. Bien sûr que oui. J’ai un mari bien. Une vie stable. Rien de tra­gique.

Mais la véri­té, celle qu’on choi­sit de don­ner dans une nuit où on n’a pas le droit aux noms, est sou­vent plus nuan­cée.

— Je suis… bien, ai-je dit. Je suis en sécu­ri­té. Je suis aimée.

J’ai ava­lé ma salive.

— Mais je crois que… j’ai oublié com­ment on se sent quand on est dési­rée. Pas seule­ment aimée. Désirée.

Le mot “dési­rée” m’a brû­lée.

Nox a bais­sé le regard, comme si ce mot avait une den­si­té phy­sique. Puis il l’a rele­vé vers moi.

— Je com­prends, a‑t-il dit, et sa voix s’est un peu cas­sée. Je crois que… c’est pour ça que je vous regarde.

Je n’ai pas répon­du. J’ai sen­ti mon visage chauf­fer. Mon ventre se nouer.

— Ça vous dérange ? a‑t-il deman­dé tout de suite, net, hon­nête.

Il m’offrait une porte. Une vraie.

Je l’ai aimée, cette porte.

Je l’ai détes­tée aus­si.

Parce qu’une par­tie de moi vou­lait dire “oui, ça me dérange” et refer­mer l’histoire pour rede­ve­nir la femme qui rentre chez elle. Et une autre par­tie de moi — plus secrète, plus affa­mée — vou­lait entendre encore, juste un peu.

Je me suis enten­due dire :

— Non.

Un seul mot, et pour­tant il a chan­gé l’air.

Nox n’a pas bou­gé. Il ne s’est pas jeté vers moi. Il a juste ins­pi­ré, len­te­ment, comme s’il se rete­nait.

— Alors je conti­nue de vous regar­der, a‑t-il mur­mu­ré. Et vous me dites stop si c’est trop.

J’ai hoché la tête, inca­pable de par­ler.

On est res­tés comme ça. Deux adultes assis trop près dans un com­par­ti­ment, à écou­ter le train immo­bile, à sen­tir la cha­leur du chauf­fage, à comp­ter les secondes où nos genoux se frô­laient.

Le monde exté­rieur exis­tait, bien sûr. Des pas­sa­gers, des annonces, la panne. Mais il avait recu­lé.

Je me suis sur­prise à obser­ver sa bouche quand il ne par­lait pas. Pas de manière vul­gaire. Juste… la forme, la res­pi­ra­tion. La manière dont ses lèvres se pres­saient l’une contre l’autre comme s’il rete­nait une phrase. Comme s’il rete­nait autre chose.

— À mon tour, ai-je dit pour reprendre le contrôle. Une véri­té pour vous.

Il a levé un sour­cil, amu­sé.

— D’accord.

J’ai pris une seconde.

— Vous êtes du genre à… vous auto­ri­ser des choses ?

Il a sou­ri, puis il a secoué la tête.

— Non. Jamais. Je suis du genre à faire ce qu’il faut. À l’heure. Comme il faut.

— Alors pour­quoi ce jeu ?

Son regard s’est fait plus sombre, plus franc.

— Parce que je crois que si je ne m’autorise jamais rien… je vais finir par me des­sé­cher. Et ce soir… je vous ai vue. Et je me suis dit : voi­là quelqu’un qui com­prend ce que ça fait.

La phrase a été comme une main posée sur une zone sen­sible.

J’ai sen­ti un fris­son cou­rir dans mon dos, mal­gré la cha­leur. Mon corps réagis­sait avant ma morale. Et ça me fai­sait peur.

Je me suis levée brus­que­ment, juste pour bou­ger. Pour rompre le sort.

— Je vais… aller voir s’il y a des infor­ma­tions.

Je n’avais pas besoin d’informations. Je vou­lais juste un cou­loir, un autre air, une dis­tance.

Nox a hoché la tête sans insis­ter.

— Je vous attends ici.

Dans le cou­loir, l’air était plus froid, plus bruyant. Les gens par­laient, râlaient. Une femme disait qu’elle allait rater une cor­res­pon­dance. Un homme plai­san­tait trop fort. Le contrô­leur répé­tait la même phrase, un peu plus ten­due : “nous fai­sons le maxi­mum.”

Je suis res­tée quelques minutes, le dos contre la paroi, à res­pi­rer.

Je me suis vue dans la vitre. Mes joues rosies. Mes yeux un peu trop brillants.

Qu’est-ce que tu fais, Clara ?

J’ai pen­sé à mon mari. À sa confiance tran­quille. À notre rou­tine. Aux gestes fami­liers.

Et pour­tant, quand je suis reve­nue vers le com­par­ti­ment, j’ai sen­ti une chose hon­teuse et lim­pide : je vou­lais y retour­ner. Je vou­lais retrou­ver cette bulle où quelqu’un me regar­dait comme si j’étais une femme et pas seule­ment un rôle.

J’ai rou­vert la porte.

Nox était assis, immo­bile, comme s’il n’avait pas bou­gé. Il a levé les yeux vers moi et a sou­ri, dou­ce­ment, sans triomphe.

— Alors ?

— Rien de nou­veau, ai-je dit. Ils “font le maxi­mum”.

Je me suis ras­sis. Plus len­te­ment qu’avant. Comme si mon corps pesait plus.

Pendant quelques secondes, ni lui ni moi n’avons par­lé.

Et puis, dans un geste simple, il a reti­ré sa veste et l’a posée sur le dos­sier, comme pour se libé­rer. Le chauf­fage était trop fort. Mais il y avait autre chose : une façon de dire je reste.

J’ai ins­pi­ré.

— Nox…

— Oui ?

Je n’ai pas trou­vé tout de suite les mots.

— Je crois que j’ai peur.

Il a répon­du sans hési­ter :

— Moi aus­si.

Puis il a ajou­té, très cal­me­ment :

— On peut ne rien faire. On peut juste par­ler. Ou se taire. Tout ce que vous vou­lez.

Cette phrase m’a tou­chée plus que je n’aurais cru. Parce qu’elle ne cher­chait pas à me convaincre. Elle me ren­dait le contrôle.

Je l’ai regar­dé. Vraiment regar­dé. Ses cernes. Son expres­sion fati­guée. Et cette atten­tion presque dou­lou­reuse dans ses yeux, comme s’il tenait quelque chose de fra­gile.

Je me suis enten­due deman­der, d’une voix qui trem­blait un peu :

— Vous… vous avez envie de quoi, là, main­te­nant ?

Il a ava­lé sa salive.

— J’ai envie de vous tou­cher, a‑t-il dit, et il a levé la main, mais il l’a lais­sée en sus­pens, à mi-che­min, sans me frô­ler. Comme une ques­tion.

Le silence a gon­flé.

Mon corps a répon­du avant moi : une cha­leur basse, une ten­sion dans le ventre, un besoin d’être appro­chée.

Mais j’ai eu besoin d’entendre mes propres mots.

— Doucement, ai-je mur­mu­ré.

Son souffle a chan­gé.

— D’accord.

Il a avan­cé sa main d’un mil­li­mètre. Puis encore. Il a effleu­ré le tis­su de ma manche, juste au niveau du poi­gnet. Pas la peau. Le tis­su. Comme si même la matière devait don­ner son consen­te­ment.

Je n’ai pas recu­lé.

Alors ses doigts ont glis­sé, très légè­re­ment, jusqu’à la peau. Une cha­leur simple, un contact presque inno­cent. Et pour­tant j’ai sen­ti une vague tra­ver­ser mon corps, comme si on venait de réveiller un endroit oublié.

Je me suis sur­prise à fer­mer les yeux une seconde.

Quand je les ai rou­verts, il me regar­dait, immo­bile, comme s’il atten­dait ma per­mis­sion à chaque res­pi­ra­tion.

— Ça va ? a‑t-il deman­dé.

J’ai hoché la tête.

— Oui.

J’ai posé ma main sur la sienne, un geste plus direct, plus clair. Une manière de dire : je suis là. Je choi­sis.

Ses doigts se sont refer­més dou­ce­ment, sans ser­rer. Juste tenir.

Et dans ce com­par­ti­ment arrê­té au milieu de nulle part, j’ai sen­ti que la pente douce com­men­çait vrai­ment.

Pas une chute.

Une pente.
Et c’était ça, le plus dan­ge­reux.

***************

Sa main sous la mienne, je sen­tais à quel point un contact peut être une déci­sion.

Ce n’était pas “grand-chose”, objec­ti­ve­ment. Deux mains, dans un com­par­ti­ment, un train arrê­té. Mais mon corps, lui, ne rai­son­nait pas en objec­ti­vi­té. Il enre­gis­trait la cha­leur, la patience, la manière dont Nox atten­dait à chaque micro-seconde que je confirme.

Et ça… ça me don­nait envie.

Pas seule­ment envie de lui. Envie de moi. Envie d’être à nou­veau quelqu’un qui res­sent sans se cen­su­rer immé­dia­te­ment.

Je reti­rai ma main, len­te­ment, comme on retire une main d’une flamme qu’on ne veut pas éteindre tout de suite.

— Je… j’ai froid, men­tis-je.

Ce n’était pas com­plè­te­ment faux. Le chauf­fage souf­flait par à‑coups, et dès qu’il s’arrêtait, le froid reve­nait, brusque, sour­nois, comme si la nuit insis­tait pour entrer.

Nox regar­da autour de lui, puis attra­pa une cou­ver­ture pliée dans le petit casier. Elle avait cette tex­ture rêche des choses lavées mille fois, une odeur neutre, presque médi­cale.

— On par­tage ? deman­da-t-il.

C’était une ques­tion simple, et pour­tant char­gée. “Partager” signi­fiait se rap­pro­cher. Se rap­pro­cher signi­fiait… accep­ter.

J’ai hoché la tête.

Il s’est levé, a secoué la cou­ver­ture pour la déplier. Le geste a fait bou­ger l’air. J’ai sen­ti un cou­rant contre mes joues. Il s’est ras­sis, et il a posé la cou­ver­ture entre nous, comme une fron­tière tem­po­raire.

Puis il a fait glis­ser len­te­ment le tis­su sur nos genoux.

Je me suis sur­prise à rete­nir ma res­pi­ra­tion.

Le contact n’était pas direct, mais le tis­su des­si­nait sou­dain la forme de nos jambes. Et, sous cette cou­ver­ture, nos genoux se tou­chaient vrai­ment, sans excuse.

Je n’ai pas recu­lé.

J’ai glis­sé un peu plus près. À peine. Un cen­ti­mètre. Mais ce cen­ti­mètre était un aveu.

Nox n’a pas bou­gé tout de suite. Il m’a regar­dée, cher­chant dans mon visage un signe, une peur, un regret. Quand il a vu que je res­tais, il a lais­sé son épaule se rap­pro­cher de la mienne.

Nos épaules se sont frô­lées.

Ça a été comme une étin­celle calme.

Je ne sais pas pour­quoi, mais j’ai pen­sé à mon mari, sou­dain, avec une pré­ci­sion presque cruelle. Son odeur fami­lière. La façon dont je me blot­tis contre lui quand j’ai peur. La sécu­ri­té.

Et puis j’ai pen­sé, dans la même seconde : ce n’est pas la sécu­ri­té que je cherche là. C’est l’éveil.

Ça m’a don­né la nau­sée. Et en même temps une luci­di­té brû­lante.

Nox a mur­mu­ré :

— Vous trem­blez.

Je me suis for­cée à rire, un petit rire sans joie.

— Je ne tremble pas.

Il a posé sa main près de la mienne, sur la cou­ver­ture, paume ouverte. Pas sur moi. Juste près.

— Vous vou­lez que j’arrête ?

Il n’a pas dit “vous vou­lez que je conti­nue ?” Il m’a offert la sor­tie, encore.

J’ai ins­pi­ré len­te­ment.

— Non.

Le mot est sor­ti plus solide que je ne l’aurais cru.

Alors j’ai fait un geste que je n’oublierai jamais : j’ai dépla­cé ma main et je l’ai posée dans la sienne. Comme si c’était la chose la plus natu­relle du monde.

Ses doigts se sont refer­més dou­ce­ment, sans me cap­tu­rer. Juste… tenir.

Et tout mon corps a réagi, comme si ce simple “tenir” réveillait une faim ancienne.

On est res­tés ain­si un moment, silen­cieux. Le train n’avançait pas. Le temps non plus. Dans le cou­loir, les bruits avaient dimi­nué : beau­coup de gens s’étaient rési­gnés, s’étaient assis, avaient aban­don­né.

La nuit s’épaississait autour de nous.

— Lune, a‑t-il souf­flé. Regardez-moi.

Je l’ai fait.

Et il y avait dans ses yeux quelque chose de presque dou­lou­reux : de la rete­nue, de la dou­ceur, et cette chose dan­ge­reuse qui res­semble à une prière.

Je n’ai pas pu m’empêcher de deman­der :

— Pourquoi moi ?

Il a eu un sou­rire triste.

— Parce que vous êtes là. Parce que vous me regar­dez comme si… j’existais, pas seule­ment comme un rôle.

Je me suis sen­tie tou­chée au mau­vais endroit — au bon endroit. Là où je cache tout ce qui déborde.

J’ai bais­sé les yeux, inca­pable de sou­te­nir l’intensité.

— Si on conti­nue, ai-je mur­mu­ré, je ne sais pas si je sau­rai m’arrêter.

Nox a ser­ré mes doigts, à peine.

— On peut s’arrêter main­te­nant, dit-il. On peut faire comme si rien ne s’était pas­sé.

Je l’ai ima­gi­né. Je l’ai vu dans ma tête : reti­rer la cou­ver­ture, s’excuser, dor­mir. Et au matin, retrou­ver ma vie avec cette petite bles­sure secrète de ne pas avoir osé.

Mon ventre s’est noué.

Je ne vou­lais pas de cette bles­sure-là.

— Pas encore, ai-je dit.

Il a fer­mé les yeux une seconde, comme si mon “pas encore” lui coû­tait et le sau­vait en même temps.

Le chauf­fage s’est cou­pé. D’un coup. Le froid a glis­sé sur ma nuque.

J’ai fris­son­né, vrai­ment cette fois.

Nox a bou­gé, natu­rel­le­ment, et il a rame­né la cou­ver­ture plus haut sur nous, jusqu’à nos épaules. Le tis­su a frot­té contre ma peau. Mon corps a recon­nu le geste comme une inti­mi­té, et j’ai sen­ti ma gorge se ser­rer.

Il était tout près.

Je pou­vais comp­ter les détails : une légère ombre de barbe, une ride fine au coin de la bouche, la cha­leur de son souffle quand il res­pi­rait.

Je me suis enten­due dire :

— Je n’ai jamais fait ça.

Il a tour­né la tête vers moi.

— Quoi, ça ?

J’ai ava­lé ma salive.

— Me sen­tir… comme ça, avec quelqu’un que je ne connais pas.

Il a eu un rire très doux, presque inau­dible.

— Moi non plus.

Il a mar­qué une pause, puis il a ajou­té :

— Et je ne veux pas vous voler quoi que ce soit. Je ne veux pas que demain vous ayez honte.

Cette phrase m’a fait mal.

Parce que la honte était déjà là, tapie, prête à bon­dir. Et parce que j’ai com­pris que ce n’était pas lui qui allait me la mettre sur les épaules. C’était moi. Mes règles. Mes peurs.

Je l’ai regar­dé droit dans les yeux.

— Je veux juste… être ici, ai-je mur­mu­ré.

— Alors soyez ici.

Il a levé sa main libre, très len­te­ment, comme s’il dépla­çait quelque chose de pré­cieux. Ses doigts ont frô­lé ma tempe, juste là où mes che­veux s’échappaient de mon attache. Il a rame­né une mèche der­rière mon oreille.

Le geste était d’une sim­pli­ci­té indé­cente.

J’ai eu un fris­son qui a tra­ver­sé tout mon corps.

Je n’ai pas bou­gé. Je l’ai lais­sé faire.

Et puis, sans réflé­chir, j’ai fait quelque chose d’encore plus dan­ge­reux : j’ai pen­ché légè­re­ment la tête vers sa main. Comme un ani­mal qui cherche la cha­leur.

Ses doigts se sont figés une frac­tion de seconde, sur­pris. Puis il a conti­nué, plus dou­ce­ment, effleu­rant ma joue du bout des pha­langes.

J’ai fer­mé les yeux.

Je ne sais pas si je res­pi­rais.

— Clara, a dit une voix dans ma tête. Arrête.

Mais mon corps n’était pas d’accord.

Quand j’ai rou­vert les yeux, il était encore plus près. Pas col­lé. Juste assez près pour que le moindre mou­ve­ment devienne un choix.

— Dites stop si vous le vou­lez, mur­mu­ra-t-il.

Je n’ai pas dit stop.

Je me suis avan­cée.

Pas beau­coup. Juste la dis­tance entre deux souffles.

Nos lèvres se sont tou­chées.

Ce n’était pas un bai­ser “de ciné­ma”. Ce n’était pas une scène. C’était d’abord un contact, une ques­tion silen­cieuse.

J’ai recu­lé d’un mil­li­mètre, comme pour véri­fier que je pou­vais encore choi­sir.

Puis je suis reve­nue.

Et cette fois, le bai­ser s’est posé vrai­ment. Lent. Tremblant. Comme si on appre­nait une langue.

Je sen­tais son souffle se caler au mien. Je sen­tais la pres­sion douce de sa bouche, et le monde entier s’est réduit à ça : la cha­leur, le tis­su de la cou­ver­ture, le bruit loin­tain du cou­loir qui dis­pa­rais­sait.

J’ai eu une pen­sée bru­tale : je pour­rais me perdre là-dedans.

Et au lieu de m’effrayer, l’idée m’a exci­tée — autre­ment, plus pro­fon­dé­ment : comme si me perdre signi­fiait enfin lâcher ce que je contrôle depuis trop long­temps.

Nox s’est arrê­té le pre­mier.

Il a posé son front contre le mien, encore sous la cou­ver­ture.

— Ça va ? a‑t-il deman­dé dans un souffle.

J’ai hoché la tête, inca­pable de par­ler. J’avais la bouche chaude. Le cœur trop rapide.

Il a atten­du. Vraiment. Il m’a lais­sé l’espace de reve­nir en arrière.

Je ne suis pas reve­nue.

Je l’ai embras­sé encore.

Un peu plus long­temps.

Un peu plus près.

Et quand sa main a glis­sé de ma joue à ma nuque, quand ses doigts se sont posés là avec une déli­ca­tesse presque insou­te­nable, j’ai sen­ti un fris­son plus bas, une ten­sion dans mon ventre, un appel que je connais­sais et que j’avais oublié.

Je me suis écar­tée, hale­tante, comme si l’air man­quait.

— On… on ne devrait pas, ai-je mur­mu­ré.

C’était vrai.

Mais je n’ai pas bou­gé loin.

Nox a fer­mé les yeux une seconde, puis il a répon­du d’une voix rauque :

— Dites stop, et j’arrête.

Je l’ai regar­dé.

J’ai pen­sé à mon mari. J’ai pen­sé à la femme que j’étais en mon­tant dans ce train. J’ai pen­sé à la femme que je deve­nais là, main­te­nant, dans cette panne irréelle.

Et j’ai dit, presque inau­dible :

— Pas stop.

Ses doigts ont trem­blé contre ma nuque.

On s’est embras­sés encore, plus len­te­ment, plus pro­fon­dé­ment, comme si on essayait de tout dire sans mots.

Et quand sa bouche a quit­té la mienne pour un ins­tant, quand il a res­pi­ré contre ma joue, j’ai sen­ti ma peau se héris­ser sous la cou­ver­ture, comme si chaque cen­ti­mètre de moi deman­dait plus.

Je me suis éloi­gnée juste assez pour le regar­der.

— On avait dit… une paren­thèse, ai-je souf­flé.

— Oui.

— Et pas de noms.

— Oui.

— Et que demain… ça n’existe pas.

Il m’a regar­dée comme si ça lui fai­sait mal.

— Oui.

J’ai ava­lé ma salive, puis j’ai mur­mu­ré, dans une impul­sion qui res­sem­blait à un aveu :

— Alors ce soir… je veux oublier tout le reste.

Le silence qui a sui­vi était lourd. Pas de menace. Un poids par­ta­gé.

Nox a posé sa main sur la cou­ver­ture, près de mon cœur, sans me tou­cher direc­te­ment.

— Si on va plus loin, dit-il, je veux que ce soit parce que vous le vou­lez. Pas parce que vous êtes per­due.

Je l’ai regar­dé, et j’ai sen­ti mes yeux piquer.

— Je ne suis pas per­due, ai-je dit. Je suis… réveillée.

Il a ins­pi­ré, comme si ma phrase lui cou­pait et lui don­nait de l’air à la fois.

Puis il a posé un der­nier bai­ser, très doux, au coin de ma bouche. Un bai­ser presque tendre.

Et il a mur­mu­ré :

— D’accord, Lune.

Sous la cou­ver­ture, nos corps étaient proches, la cha­leur mon­tait, le monde s’effaçait.

Je savais qu’on appro­chait de cette fron­tière où les mots ne suf­fisent plus.

Et je savais aus­si que, une fois fran­chie, il n’y aurait pas de marche arrière — seule­ment la manière de por­ter ce sou­ve­nir.

***************

J’aurais vou­lu dire que je réflé­chis­sais. Que j’étais lucide, ration­nelle, maî­tresse de moi.
Mais la véri­té, c’est que mon corps avait déjà choi­si une direc­tion, et que mon esprit, lui, essayait seule­ment de rendre la pente accep­table.

On est res­tés là, front contre front, sous cette cou­ver­ture trop fine. Le train ne bou­geait tou­jours pas. Dans le cou­loir, un pas a cla­qué, puis plus rien. Comme si le monde avait renon­cé à nous déran­ger.

Nox a recu­lé juste un peu, juste assez pour que je voie son visage entier.

— Clara, a‑t-il dit très dou­ce­ment, comme un rap­pel à l’ordre. On met des règles. Maintenant.

Le fait qu’il pro­nonce mon pré­nom m’a fait l’effet d’une lame tiède. Il bri­sait le pacte, et en même temps il me ren­dait humaine. Réelle. Pas seule­ment “Lune”.

Je me suis sur­prise à ne pas pro­tes­ter.

— D’accord, ai-je mur­mu­ré, la gorge sèche.

Il a gar­dé ses mains visibles, posées sur la cou­ver­ture, paumes ouvertes. Pas comme une pos­ture théâ­trale. Comme une façon claire de dire : je ne prends rien que tu ne donnes pas.

— Si tu dis stop, j’arrête. Si tu hésites, j’arrête. Si tu te figes, j’arrête. Et si je sens que je perds le contrôle… je m’arrête aus­si.

J’ai déglu­ti. J’ai hoché la tête.

— Et demain… a‑t-il ajou­té.

Le mot “demain” a eu un poids mons­trueux.

— Demain, ai-je souf­flé, je rentre chez moi.

— Moi aus­si.

Silence.

Je sen­tais ma poi­trine se sou­le­ver plus vite. Je sen­tais mon alliance contre ma peau, comme un petit rap­pel qui deve­nait dou­lou­reux à force d’être igno­ré.

Nox a bais­sé les yeux vers ma main.

— Tu veux la gar­der ? a‑t-il deman­dé, sans juge­ment.

La ques­tion m’a cou­pée en deux.
Parce qu’il n’y avait pas de “bonne” réponse. Juste des sym­boles.

J’ai tour­né l’anneau du pouce. Un geste que je fai­sais déjà quand je réflé­chis­sais trop. Je l’ai fait glis­ser de quelques mil­li­mètres, puis je l’ai remis en place.

— Je la garde, ai-je dit, d’une voix basse.

Son regard n’a pas chan­gé. Pas un micro-sou­rire, pas une ombre de reproche.

— D’accord.

Je ne savais pas pour­quoi ça me sou­la­geait autant qu’il accepte sans com­men­taire. Comme si ça prou­vait que ce n’était pas un duel, pas un “jeu de conquête”. Juste… deux adultes au bord d’une folie douce.

Il a pris une ins­pi­ra­tion lente.

— Dis-moi ce que tu veux. Avec des mots simples.

J’ai fer­mé les yeux une seconde. Dire ce que je vou­lais, c’était déjà… me tra­hir. Mais c’était aus­si reprendre la main.

Je les ai rou­verts.

— Je veux que tu sois… déli­cat, ai-je dit. Et que tu me regardes.

Ses pupilles ont sem­blé s’élargir.

— Je te regarde déjà.

— Non, ai-je mur­mu­ré, et j’ai sen­ti mon ventre se ser­rer. Je veux… être vue. Sans que je joue un rôle.

Il a hoché la tête très len­te­ment, comme si je venais de lui confier quelque chose de pré­cieux.

— D’accord, Clara.

Il a bou­gé, à peine. Il s’est rap­pro­ché juste assez pour que sa cha­leur arrive vrai­ment jusqu’à moi, sous la cou­ver­ture. Pas écra­sante. Présente.

Puis il a por­té sa main à ma joue, exac­te­ment comme avant, mais cette fois avec une assu­rance plus calme. Ses doigts ont cares­sé une ligne minus­cule le long de ma peau, et j’ai fris­son­né.

Je n’ai pas l’habitude qu’on me touche comme ça.
Sans urgence. Sans habi­tude. Sans “on sait déjà”.

J’ai posé ma main sur son poi­gnet, non pas pour le rete­nir, mais pour le sen­tir. La pulse sous sa peau. Le trem­ble­ment léger qu’il essayait de maî­tri­ser.

— Ça va ? a‑t-il deman­dé.

— Oui.

Et j’ai ajou­té, parce que j’avais besoin de l’entendre aus­si :

— Je choi­sis.

Ces deux mots ont chan­gé quelque chose en lui. Son souffle s’est bri­sé, puis s’est sta­bi­li­sé. Comme si ça lui don­nait une per­mis­sion, mais sur­tout une res­pon­sa­bi­li­té.

Il m’a embras­sée.

Pas comme tout à l’heure. Pas un bai­ser-ques­tion. Un bai­ser qui dit : je suis là. Lentement. Profondément, mais sans me dévo­rer. Il s’arrêtait à chaque seconde où il sen­tait ma res­pi­ra­tion se modi­fier, comme s’il écou­tait mon corps.

Je me suis rap­pro­chée, presque mal­gré moi. J’ai sen­ti la cou­ver­ture se tendre, le tis­su grin­cer. Mon épaule a pres­sé la sienne. Mon souffle s’est mêlé au sien.

Et à un moment, au détour d’un bai­ser, j’ai sen­ti une vague me tra­ver­ser — pas une vague “roman­tique”. Une vague phy­sique, simple, entière, qui par­tait du ventre et mon­tait dans la poi­trine.

J’ai dû m’écarter.

— Attends… ai-je souf­flé.

Il s’est figé immé­dia­te­ment, comme s’il avait été entraî­né par la même pente et qu’il venait d’apercevoir le ravin.

— Stop ?

Le fait qu’il le demande m’a ser­ré le cœur.

— Non. Juste… laisse-moi une seconde.

J’ai res­pi­ré. J’ai posé mon front contre son épaule. Je sen­tais son odeur — savon, tis­su, quelque chose de dis­cret et de propre. J’ai pen­sé, fuga­ce­ment, que c’était injuste que le désir ait par­fois l’air si simple, si natu­rel, alors que la morale est un laby­rinthe.

— Je n’ai pas envie de te faire mal, a‑t-il mur­mu­ré.

Je me suis redres­sée pour le regar­der.

— Ce n’est pas toi qui me fais mal. C’est… ce que ça révèle.

Il a sou­te­nu mon regard, sans fuir.

— Et ça révèle quoi ?

J’ai eu un petit rire trem­blant.

— Que j’ai faim, ai-je dit. Pas “faim de sexe”, pas seule­ment. Faim d’être tou­chée sans que ce soit un devoir. Faim d’être dési­rée comme une femme, pas comme… une fonc­tion.

La phrase est sor­tie comme une confes­sion. Et j’ai sen­ti, au lieu de la honte, une forme de sou­la­ge­ment.

Nox a pris ma main et l’a por­tée à sa bouche, juste une seconde. Un bai­ser sur mes doigts. Un geste infi­ni­ment tendre.

— Je t’entends, a‑t-il dit.

Je ne sais pas ce qui m’a bri­sée, là : le fait qu’il m’entende, ou le fait que je le croie.

Le train a émis un bruit sourd, comme un gro­gne­ment méca­nique. Un cli­que­tis loin­tain. Puis le silence à nou­veau. La panne conti­nuait. La nuit aus­si.

J’ai sen­ti la fron­tière se rap­pro­cher. Celle où, si on avance encore, on ne pour­ra plus se racon­ter que “ce n’était rien”.

J’ai pris une déci­sion, nette, presque froide dans sa clar­té.

— Alors on y va, ai-je mur­mu­ré.

Il m’a regar­dée, et j’ai vu dans ses yeux l’ombre d’une peur.

— Tu es sûre ?

Je me suis enten­due répondre d’une voix calme, éton­nam­ment :

— Je suis sûre que si je ne le fais pas, je vais pas­ser les pro­chains mois à me deman­der ce que j’ai évi­té. Et je ne veux pas vivre avec ça.

Il a fer­mé les yeux une seconde, comme s’il ava­lait quelque chose.

— D’accord, a‑t-il dit. Mais on reste… doux. On reste pré­sents. On ne se perd pas.

Je l’ai embras­sé encore, et cette fois je n’ai plus cher­ché à contrô­ler la pente. Je l’ai sui­vie, en gar­dant seule­ment une chose en tête : je choi­sis. Je choi­sis, à chaque seconde.

Sous la cou­ver­ture, nos corps se rap­pro­chaient, la cha­leur mon­tait, l’air deve­nait plus rare. Il y avait des mur­mures, des souffles, des pauses, des mains qui se cher­chaient avec une pru­dence presque sacrée.

Et puis…

Quelque chose a cédé.

Pas un bruit, pas un geste brusque.
Plutôt comme si l’air s’était épais­si, comme si nos deux res­pi­ra­tions s’étaient mélan­gées au point de deve­nir une seule.

Sous la cou­ver­ture, le monde était réduit à une cha­leur dif­fuse, à nos jambes qui se frô­laient, à cette façon qu’il avait de rete­nir son souffle chaque fois que je me rap­pro­chais.

Il a posé sa main sur ma taille — pas en pro­prié­taire, mais en homme qui découvre une fra­gi­li­té et qui a peur de la brus­quer. Sa paume était chaude, sa prise pru­dente. Et pour­tant, toute ma peau s’est ten­due sous ce contact. J’ai sen­ti un cou­rant mon­ter le long de ma colonne, comme une ligne qu’on avait allu­mée.

Je lui ai ren­du le geste.

Je l’ai tou­ché.
J’ai glis­sé ma main sous sa che­mise, contre sa peau, là où la cha­leur était plus forte. Je me suis arrê­tée une seconde pour sen­tir la ten­sion de son dos, ses muscles qui se contrac­taient sous mes doigts. Son souffle a chan­gé — plus rauque, plus court — et cette réac­tion m’a don­né un ver­tige déli­cieux.

— Lune… mur­mu­ra-t-il, la voix bri­sée.

Mon nom de nuit.
Celui qu’il pou­vait pro­non­cer sans me voler.

Ses lèvres ont cher­ché les miennes à l’aveugle.
Le bai­ser n’avait plus rien de timide. Il m’a embras­sée comme si quelque chose en lui avait atten­du ça depuis des mois — peut-être des années. Mon corps a répon­du avant ma pen­sée : mes mains dans son dos, mes hanches qui se rap­prochent des siennes, la cou­ver­ture qui glisse et tombe à moi­tié, révé­lant un peu trop de peau à la fraî­cheur de la nuit.

Il a posé son front contre ma joue, res­pi­rant fort, comme s’il ten­tait de gar­der le contrôle alors que son corps récla­mait plus, beau­coup plus.

— Si je vais trop loin… tu me le dis, souffle-t-il contre ma peau.

— Je te le dirai, ai-je répon­du — et c’était vrai.
Mais ce que je vou­lais dire, ce que je n’ai pas osé arti­cu­ler, c’était : ne t’arrête pas main­te­nant.

Il a glis­sé sa main le long de mes côtes, len­te­ment, comme s’il redes­si­nait mon corps avec une patience dan­ge­reuse. Je sen­tais chaque mil­li­mètre de sa pro­gres­sion, chaque hési­ta­tion, chaque reprise. Il me don­nait le temps de dire non — et c’est pré­ci­sé­ment parce qu’il me le don­nait que j’avais envie de dire oui.

Mes doigts ont trou­vé sa nuque, puis sa mâchoire, puis sa bouche encore. Le bai­ser est deve­nu plus pro­fond. Fiévreux. À un moment, j’ai sen­ti un léger trem­ble­ment dans ses mains — l’effort de ne pas me prendre trop vite, trop fort.

Je me suis col­lée contre lui, clai­re­ment, sans détour. Mon corps par­lait pour moi : je veux, mais dou­ce­ment, mais vrai­ment.

Sa réac­tion a été immé­diate, ins­tinc­tive. Son souffle s’est heur­té contre ma gorge. Il a glis­sé une jambe entre les miennes, m’a atti­rée encore plus près. J’ai sen­ti son envie, franche, indé­niable, contre moi. Et la mienne a répon­du, ful­gu­rante.

J’ai lais­sé échap­per un son — un demi-gémis­se­ment, un souffle arra­ché. Pas volon­taire. Pas cal­cu­lé. Juste… vrai.

Ce bruit l’a fait perdre un frag­ment de contrôle.
J’ai sen­ti sa main deve­nir plus assu­rée sur ma taille, me tirer contre lui. Son bai­ser s’est appro­fon­di, urgent mais pas bru­tal. Comme s’il décou­vrait à quel point je pou­vais répondre.

Il a mur­mu­ré :

— Tu me rends fou…

Sa bouche a glis­sé le long de ma mâchoire, jusqu’à ma gorge. Il embras­sait, res­pi­rait, s’arrêtait pour sen­tir l’effet qu’il me fai­sait. Et chaque fois qu’il retrou­vait un point de ma peau plus sen­sible que les autres, je sen­tais une vague de cha­leur me tra­ver­ser.

Je me suis arquée contre lui, inca­pable de cacher ce que je res­sen­tais.
Mon corps avan­çait vers le sien comme un aimant qui renonce à se défendre.

Je l’ai sen­ti glis­ser ses mains sous le tis­su, contre ma peau nue.
Sa caresse n’était plus hési­tante : elle était lente, pro­fonde, comme s’il appre­nait par cœur la forme de mon désir.

Et moi, je fai­sais pareil.

J’ai explo­ré son torse, son ventre, la ten­sion de ses muscles. J’ai sen­ti sa cha­leur me répondre, sa res­pi­ra­tion deve­nir incon­trô­lée. Ses doigts se sont cris­pés une seconde sur ma hanche, comme s’il lut­tait contre l’envie de me prendre d’un geste.

— Lune… si tu conti­nues comme ça…

Le ton.
Ce ton-là.
Mi-sup­pliant, mi-dévo­ré.

Il m’a regar­dée. Vraiment regar­dée.
Et j’ai com­pris dans ses yeux que c’était ter­mi­né : on ne reve­nait plus en arrière.

Je lui ai mur­mu­ré :

— C’est moi qui choi­sis.

Il a fer­mé les yeux comme si je venais de lui ôter un poids ter­rible.

Nos corps se sont ali­gnés dans un mou­ve­ment presque ins­tinc­tif, natu­rel, inévi­table. Il m’a atti­rée contre lui, sa main glis­sant der­rière mes reins, mon souffle contre son cou. Je sen­tais son envie, forte, vibrante, brû­lante — et la mienne répon­dait, affa­mée.

Il a cher­ché mon regard.

Je lui ai don­né.

Et l’instant d’après —
ce fut la chute.

Une chute lente, brû­lante, sus­pen­due, où la fron­tière entre la rete­nue et l’abandon s’est dis­soute.

Le reste… appar­tient à cette zone que les mots tra­hissent.
Une zone où les gestes deviennent trop pré­cis pour être expli­qués, trop intimes pour être réduits à une phrase.

Je me sou­viens sur­tout de la mon­tée —
du souffle qui se perd,
des doigts qui se serrent,
du corps qui n’essaie plus d’être sage.
Je me sou­viens de nos voix, étouf­fées dans la peau de l’autre.
Et puis du moment où tout s’est bri­sé en lumière, où je n’ai plus su où j’étais, sinon contre lui.

J’étais là, contre lui, sans savoir exac­te­ment com­ment poser mes pen­sées. Mon cœur bat­tait encore trop vite. Mes joues étaient chaudes. J’avais l’impression d’avoir fran­chi une porte qui n’existe sur aucune carte.

Nox n’a pas par­lé tout de suite. Il a sim­ple­ment posé sa main sur mon bras, immo­bile, comme une pré­sence qui ne réclame rien.

— Ça va ? a‑t-il deman­dé enfin, très bas.

Je me suis sur­prise à sou­rire, un sou­rire fra­gile.

— Oui, ai-je mur­mu­ré. Oui… et ça me fait peur.

Il a sou­pi­ré. Un sou­pir qui res­sem­blait à une caresse.

— Moi aus­si.

On s’est regar­dés long­temps. Sans triomphe. Sans “on l’a fait”. Juste avec cette luci­di­té douce et ter­rible : on venait de créer une paren­thèse qui ne pour­rait jamais être sans consé­quence, même si elle n’existait nulle part.

Je me suis redres­sée un peu, pour remettre mes che­veux, pour reprendre une forme. Comme si refaire ces gestes ordi­naires pou­vait recol­ler le monde.

— Demain, ai-je dit.

Ma voix trem­blait.

— Demain, répé­ta-t-il.

Et puis il a ajou­té, d’un ton éton­nam­ment tendre :

— Tu n’as pas à te punir pour ça.

Ça m’a frap­pée au ster­num.

— Je ne sais pas si j’en suis capable, ai-je avoué.

Il m’a regar­dée, et j’ai vu qu’il ne jouait pas au sau­veur. Il était juste là, avec moi, dans la même contra­dic­tion.

— On n’efface pas, dit-il. Mais on peut… com­prendre ce que ça a tou­ché en nous. Et ren­trer plus vrais.

“Rentrer plus vrais.”

Je n’ai pas répon­du, parce que j’avais la gorge ser­rée. Mais je savais qu’il avait rai­son, d’une manière qui fai­sait mal.

Dans le cou­loir, une annonce a de nou­veau gré­sillé. Cette fois, dif­fé­rente.
Une pro­messe plus pré­cise. On allait repar­tir.

La réa­li­té reve­nait.

Et avec elle, l’idée de l’arrivée. De la lumière du matin. Du quai. Des gens. De nos vies.

Nox a regar­dé la fenêtre, puis moi.

— On avait un pacte, dit-il.

— Oui.

— Les noms… à l’arrivée.

J’ai sen­ti mon ventre se contrac­ter. Comme si mon corps com­pre­nait que la fin appro­chait.

Je me suis rap­pro­chée une der­nière fois, juste pour poser mon front contre son épaule.

— Alors ne me le dis pas tout de suite, ai-je mur­mu­ré. Laisse-moi encore une minute dans la nuit.

Il a posé ses lèvres contre mes che­veux, un geste simple, presque pro­tec­teur.

— D’accord, Lune.

Le train a trem­blé.
Très légè­re­ment.
Comme un ani­mal qui se réveille.

Et j’ai com­pris qu’on venait d’entrer dans la par­tie la plus dif­fi­cile : celle où il faut quit­ter la magie sans la détes­ter.

***************

Le train a d’abord bou­gé comme s’il hési­tait.

Un fré­mis­se­ment dans le plan­cher. Un grin­ce­ment long, pro­fond, puis ce glis­se­ment fami­lier : les roues qui retrouvent leur che­min, la nuit qui recom­mence à défi­ler der­rière la vitre.

Dans le cou­loir, on a enten­du une vague de sou­pirs et de mur­mures. Des gens se sont remis debout, comme si la simple reprise du mou­ve­ment ren­dait au monde sa logique.

Moi, je suis res­tée immo­bile.

Sous la cou­ver­ture, je sen­tais encore la cha­leur de Nox — pas seule­ment la cha­leur d’un corps, mais celle d’une pré­sence. Quelque chose de proche, de vrai, de trop vrai.

Je me suis redres­sée len­te­ment, comme si j’avais peur que le moindre geste casse le fil. J’ai remis ma manche en place, j’ai cher­ché mon télé­phone, je l’ai ser­ré dans ma paume sans l’allumer. Il y avait dans ces gestes une ten­ta­tive ridi­cule de rede­ve­nir “Clara qui voyage”, pas Clara qui s’est lais­sée tra­ver­ser.

Nox a fait la même chose. Reprendre une forme. Ajuster son col. Replacer la cou­ver­ture. Respirer comme si l’air n’avait pas chan­gé.

On a échan­gé un regard, et j’ai sen­ti une vague de ten­dresse me prendre à la gorge.

Pas la ten­dresse confor­table du quo­ti­dien. Une ten­dresse vive, presque dou­lou­reuse, comme un petit ani­mal qui tremble dans les mains.

— Ça repart, a‑t-il mur­mu­ré.

— Oui.

Et ce “oui” vou­lait dire : oui, le monde revient. Oui, on n’a plus d’abri.

La fenêtre s’éclaircissait très len­te­ment. Pas encore le jour, mais ce gris qui annonce qu’il va venir, qu’on le veuille ou non. Les contours des choses se des­si­naient à nou­veau, et avec eux le retour des consé­quences.

Je me suis sur­prise à tou­cher mon alliance, comme pour véri­fier qu’elle était bien là. Elle l’était. Froide. Réelle.

Nox a vu mon geste.

Il n’a rien dit.

Mais son regard a été doux, sans reproche, sans théâtre. Et j’ai sen­ti, contre toute logique, une gra­ti­tude immense : il ne cher­chait pas à pos­sé­der cette nuit. Il ne cher­chait pas à la gagner.

Il l’acceptait comme elle était : fra­gile, impos­sible, et déjà finis­sante.

Le train rou­lait main­te­nant régu­liè­re­ment. Dans le cou­loir, des gens par­laient à nou­veau de cor­res­pon­dances, d’horaires, de cafés. Le quo­ti­dien repre­nait ses droits, comme une marée.

Je me suis raclé la gorge.

— On va arri­ver quand, tu crois ?

Ça m’a sur­prise de le tutoyer. C’est sor­ti tout seul, comme si mon corps refu­sait de reve­nir entiè­re­ment à la dis­tance.

Il n’a pas sou­ri, mais ses yeux ont eu une cha­leur dis­crète.

— Bientôt.

Il a jeté un coup d’œil à son télé­phone.

— Une demi-heure, peut-être.

Une demi-heure. Ça son­nait comme un compte à rebours.

Mon ventre s’est ser­ré.

J’ai pen­sé : dans une demi-heure, je serai sur un quai. Je mar­che­rai au milieu des autres. Et cette nuit devien­dra un secret dans ma peau.

Je me suis enten­du deman­der, d’une voix basse :

— On le fait, alors ?

Il a fron­cé légè­re­ment les sour­cils.

— Quoi ?

— Le pacte. Les noms. À l’arrivée.

Nox a fixé la vitre un moment, comme s’il pesait le mot “arri­vée” dans sa bouche.

— Oui, a‑t-il dit enfin. À l’arrivée.

Il a mar­qué une pause, puis il a ajou­té, dou­ce­ment :

— Mais on n’est pas obli­gés de les dire.

Le sou­la­ge­ment a été immé­diat, presque violent.

— Tu… tu pré­fères ne pas savoir ?

Il a haus­sé les épaules, len­te­ment.

— Je ne sais pas ce que je pré­fère. Je sais juste que si je sais, je vais cher­cher. Je vais faire des liens. Je vais… cas­ser la paren­thèse pour la trans­for­mer en his­toire.

Il m’a regar­dée, et sa voix s’est faite plus grave.

— Et je ne veux pas te voler ton retour.

Cette phrase m’a tou­chée au point que j’ai dû détour­ner les yeux.

Parce que je venais de com­prendre une chose : le plus intime, par­fois, ce n’est pas ce qu’on fait. C’est ce qu’on refuse de récla­mer à l’autre.

Le gris der­rière la fenêtre a com­men­cé à blan­chir. Les pre­mières mai­sons sont appa­rues, floues, puis nettes. La ville appro­chait.

Je me suis levée pour attra­per ma valise dans le porte-bagage. Le geste a été mal­adroit. Mes mains trem­blaient un peu. Nox s’est levé aus­si, sans un mot, et il m’a aidée à la des­cendre.

Nos doigts se sont frô­lés, et j’ai sen­ti une pointe de panique : je ne veux pas que ce soit la der­nière fois.

Je me suis assise à nou­veau, la valise entre mes pieds comme une bar­rière. Comme une manière de me rap­pe­ler qu’il y avait un dehors.

Le train a annon­cé la gare sui­vante. Un nom de sta­tion banal, et pour­tant j’ai eu le sen­ti­ment qu’on annon­çait une fin.

Nox s’est ras­sise, en face de moi. Il avait l’air plus pâle qu’avant, comme si l’aube lui reti­rait le droit d’être “Nox”.

— Clara…

Mon pré­nom m’a fait l’effet d’un choc. Je l’avais oublié, presque, dans la bulle.

— Oui ?

Il a hési­té, puis il a dit très sim­ple­ment :

— Je ne regrette pas.

Je l’ai regar­dé. J’ai cher­ché en moi la réponse “cor­recte”. La réponse qui pro­tège. Celle qui dit : c’était une erreur, on tourne la page.

Mais ce serait men­tir.

— Moi non plus, ai-je mur­mu­ré.

Et aus­si­tôt, une autre véri­té est mon­tée :

— Mais j’ai peur de regret­ter… après.

Il a hoché la tête, dou­ce­ment.

— Moi aus­si.

Il n’a pas essayé de me ras­su­rer avec des phrases faciles. Il n’a pas dit “ça ira”. Il a juste par­ta­gé l’inconfort.

Et ça m’a sem­blé plus hon­nête que n’importe quelle conso­la­tion.

Le train a ralen­ti. On a sen­ti le frei­nage dans les corps. Les rails ont chan­té dif­fé­rem­ment. Les lumières du quai se sont appro­chées dans la vitre.

Je me suis sur­prise à lis­ser mon pull, à véri­fier mes che­veux, à remettre de l’ordre sur mon visage — comme si je devais rede­ve­nir pré­sen­table pour mon exis­tence.

Nox a fait la même chose. Recomposer. Refaire “l’homme nor­mal”.

On était deux gens assis dans un com­par­ti­ment. Voilà ce que n’importe qui aurait vu en ouvrant la porte.

Mais moi, je savais. Et lui aus­si.

Le train a fini par s’arrêter, dans un sou­pir méca­nique.

Le monde a frap­pé à la porte.

Dans le cou­loir, ça s’est levé, ça a tiré des valises, ça a râlé, ça a ri. La vie col­lec­tive, sans déli­ca­tesse.

Nox et moi, on est res­tés assis une seconde de plus, comme si on vou­lait gar­der un der­nier mor­ceau de silence.

— On y est, a‑t-il dit.

— Oui.

Je l’ai regar­dé, et j’ai sen­ti mon cœur se ser­rer, non pas d’amour au sens gran­diose. D’une autre chose : une recon­nais­sance. La sen­sa­tion d’avoir été com­prise, vrai­ment, pen­dant quelques heures, sans devoir se jus­ti­fier.

Je me suis levée.

Il s’est levé.

On était debout, face à face, trop près, et pour­tant déjà en train de s’éloigner.

— Le pacte, ai-je souf­flé.

Il a eu un sou­rire bref, triste.

— Oui.

Je l’ai vu hési­ter. Je l’ai vu cher­cher un point d’équilibre.

Et moi aus­si, j’ai hési­té.

Dire son nom, c’était don­ner une adresse à la nuit.
Ne pas le dire, c’était la lais­ser flot­ter — magique et dou­lou­reuse.

Je me suis enten­due mur­mu­rer :

— Dis-le.

Il a ins­pi­ré len­te­ment.

— Mathieu, a‑t-il dit.

Le pré­nom a tra­ver­sé l’air et s’est plan­té dans ma mémoire comme une épingle.

Il m’a regar­dée.

— Et toi ?

J’ai sen­ti ma gorge se ser­rer.

— Clara.

Il l’a répé­té à voix basse, comme pour le goû­ter.

— Clara.

Et c’était fini.

Parce qu’à par­tir de là, on n’était plus des ombres dans un train arrê­té. On deve­nait des per­sonnes, avec des vies, des adresses invi­sibles, des obli­ga­tions.

Je n’ai pas pleu­ré. Pas encore. J’ai juste sen­ti une brû­lure der­rière les yeux.

On a pris nos valises. On a ouvert la porte du com­par­ti­ment, et le cou­loir nous a ava­lés.

Sur le quai, l’air était plus froid. Le jour était là, gris, banal, indif­fé­rent.

On mar­chait côte à côte au milieu des autres, et c’était ver­ti­gi­neux : per­sonne ne savait. Personne ne voyait. On res­sem­blait à tous les voya­geurs fati­gués.

Arrivés près de la sor­tie, on s’est arrê­tés, comme si nos corps refu­saient de se sépa­rer sans un der­nier geste.

Mathieu a bais­sé la voix.

— On fait quoi, main­te­nant ?

J’ai eu un rire trem­blant.

— On… on rentre.

— Et on n’existe pas ?

Il ne le disait pas pour être cruel. Il le disait pour véri­fier si j’avais besoin d’autre chose.

J’ai regar­dé ses yeux. Je me suis accro­chée à une véri­té simple :

— On existe, ai-je mur­mu­ré. Juste… pas dans le monde.

Il a hoché la tête. Il a hési­té, puis il a fait un geste minus­cule : il a effleu­ré mon poi­gnet, là où il m’avait tou­chée la pre­mière fois. Un contact d’une seconde, à peine.

— Merci, a‑t-il dit.

Ce mot m’a fis­su­rée.

— Merci à toi.

On s’est regar­dés encore, une der­nière fois. J’ai eu envie de l’embrasser, stu­pi­de­ment, au milieu du quai. Juste pour défier la réa­li­té.

Je ne l’ai pas fait.

À la place, j’ai fait quelque chose de plus dif­fi­cile : je suis par­tie.

Je me suis éloi­gnée. Je n’ai pas regar­dé en arrière tout de suite. J’ai atten­du d’être près des portes, là où la foule se den­si­fiait.

Puis, enfin, je me suis retour­née.

Il était tou­jours là.

Il ne m’a pas fait signe. Il n’a pas levé la main. Il m’a juste regar­dée, immo­bile, comme quelqu’un qui referme dou­ce­ment une porte pour ne pas faire de bruit.

Et je suis sor­tie.

***************

Quand j’ai retrou­vé mon mari, quelques heures plus tard, il m’a embras­sée sur la joue comme il le fait tou­jours. Il a pris ma valise. Il m’a deman­dé si le voyage s’était bien pas­sé.

J’ai répon­du oui.

Et c’était vrai, d’une cer­taine manière.

La pre­mière nuit, j’ai très mal dor­mi. Je me suis réveillée plu­sieurs fois, le cœur trop vite, avec la sen­sa­tion que j’avais rêvé quelque chose d’interdit. Puis je me sou­ve­nais : ce n’était pas un rêve.

Je n’ai rien avoué. Pas parce que je vou­lais men­tir. Parce que je ne savais pas com­ment mettre des mots des­sus sans le détruire — lui, nous, moi.

Mais il s’est pas­sé quelque chose de plus étrange : au lieu de me refer­mer, je me suis ouverte.

Pas à Mathieu. Pas à une suite. À moi.

Je me suis sur­prise à regar­der mon mari autre­ment. À le tou­cher un peu plus long­temps. À deman­der, sans détour, ce que je n’osais plus deman­der. À dire quand je vou­lais, et quand je ne vou­lais pas. À rede­ve­nir vivante dans mon propre corps, sans attendre que la vie m’en donne la per­mis­sion.

La nuit du train n’était pas une “excuse”. Elle était un révé­la­teur.

Je n’avais pas besoin de la répé­ter.

J’avais besoin d’écouter ce qu’elle avait réveillé.

Et par­fois, quand je prends un train tard, quand j’entends ce bruit de rails qui res­semble à une res­pi­ra­tion, je pense à ce com­par­ti­ment arrê­té au milieu de nulle part.

Je pense à la cou­ver­ture rêche.
À la buée sur la vitre.
À un pré­nom chu­cho­té à l’aube.

Et je me dis, avec une dou­ceur mêlée de ver­tige :

Ça a exis­té. Juste assez pour me rendre plus libre.

Auteur.e de l'histoire : Himéros

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